Youtube, désinformation massive et faux experts : quand la visibilité remplace la compétence
Internet a démocratisé l’accès à l’information, mais il a également démocratisé l’illusion de l’expertise.
Aujourd’hui, quelques milliers d’abonnés, une caméra et une présence régulière sur les réseaux suffisent parfois à conférer une crédibilité que des années d’études, de pratique et de formation peinent à obtenir.
Le problème n’est pas Youtube, le problème est la confusion entre visibilité et compétence.
Tout le monde a le droit à une opinion, tout le monde a le droit de donner son avis sur une image, tout le monde a le droit d’exprimer ses préférences, tout le monde a le droit d’expliquer ce qu’il ressent devant un téléviseur ou un projecteur.
Mais une opinion n’est pas une expertise, une préférence n’est pas une mesure, un ressenti n’est pas une démonstration.
Lorsqu’une discipline repose sur la physique, l’optique, la photométrie, la colorimétrie et la psychophysique de la vision, il existe une différence fondamentale entre apprécier une image et comprendre les mécanismes qui la produisent.
Le faux expert n’est pas forcément mal intentionné, il est souvent sincère, il aime son sujet, il possède du matériel, il regarde beaucoup de films, il a testé plusieurs appareils, mais cela ne suffit pas.
Posséder un projecteur ne fait pas de vous un spécialiste de l’optique, posséder une télévision ne fait pas de vous un coloriste, posséder un micro ne fait pas de vous un acousticien.
La passion est une qualité, elle n’est pas une qualification, quand les mesures disparaissent, il existe un indicateur simple permettant souvent de distinguer l’analyse du commentaire, la place accordée à la mesure.
Plus le niveau technique augmente, plus les faits prennent de place, plus le niveau technique diminue, plus les adjectifs deviennent nombreux.
Incroyable. Bluffant, révolutionnaire, monstrueux, époustouflant, cinématographique, extraordinaire, ça envoie du lourd, killer, game changer, claque visuelle.
Le système pousse naturellement vers la théâtralisation.
Pourtant aucun de ces mots ne mesure :
- un contraste intra-image,
- un suivi EOTF,
- un Delta E,
- un Delta uv,
- une stabilité perceptive,
- une fidélité spectrale.
Une image fidèle ne s’explique pas par des superlatifs, elle s’explique par des mesures.
Quand on n’a plus les secondes, on a les adjectifs. la science de la couleur n’est pas intuitive.
L’une des difficultés majeures réside dans le fait que l’image paraît simple, tout le monde possède des yeux, tout le monde voit des couleurs, tout le monde regarde des écrans, cette familiarité crée l’illusion de compréhension.
Pourtant la science de la couleur est une discipline complexe.
La couleur n’existe même pas dans la lumière, elle est une interprétation réalisée par le cerveau à partir d’informations spectrales reçues par la rétine. Le métamérisme, les fonctions colorimétriques, l’adaptation chromatique, les différences inter-observateurs ou les effets perceptifs sont des notions inconnues de la majorité des commentateurs.
Et pourtant ce sont précisément elles qui expliquent pourquoi deux images peuvent sembler différentes alors qu’elles mesurent identiquement, ou inversement.
Le bruit médiatique, la conséquence est visible partout, des affirmations répétées sans vérification, des mythes techniques transformés en vérités, des conclusions fondées sur quelques minutes d’observation, des recommandations basées sur des préférences personnelles présentées comme des faits universels.
Le bruit médiatique augmente alors beaucoup plus vite que la connaissance, les algorithmes favorisent la réaction, la science favorise la vérification, les deux ne suivent pas toujours la même direction.
La compétence reste rare, la démocratisation de la parole est un progrès, la démocratisation de l’expertise est un mythe.
La compétence reste le produit :
- de l’étude,
- de la pratique,
- de la mesure,
- de l’expérience,
- de la remise en question.
Elle ne s’obtient ni par le nombre d’abonnés, ni par le nombre de vidéos publiées, ni par la visibilité.
Dans les domaines techniques, la légitimité ne provient pas de la popularité, elle provient de la capacité à expliquer, mesurer, démontrer et reproduire un résultat.
« Lorsqu’un graphique est remplacé par un visage ébahi, le marketing n’est généralement pas très loin. »
Conclusion
Le danger n’est pas que des passionnés s’expriment, le danger apparaît lorsque le public ne distingue plus la différence entre un passionné, un influenceur et un expert.
-L’un partage un ressenti.
-L’autre produit du contenu.
-Le troisième apporte de la connaissance.
Confondre ces trois rôles est probablement l’une des principales sources de désinformation technique de notre époque. Car la physique, elle, ne possède ni chaîne Youtube, ni algorithme, ni sponsor.
Elle se contente d’avoir raison.
« La popularité crée de l’influence. La compétence crée de la connaissance. Les confondre produit de la désinformation. »
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